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La deuxième série d’Étude Tableaux de Rachmaninov, composée entre Septembre 1916 et Février 1917 est techniquement plus exigeante pour l’artiste que la première série. Ces pièces sont d’une extrême virtuosité. Certaines exigences techniques contenues dans les pièces exigent des positions non conventionnelles de la main, grands sauts pour les doigts, et une énorme force physique de l’interprète. En plus des difficultés techniques, l’humeur individuelle et le caractère passionné de chaque pièce présentent des problèmes musicaux qui ont tendance à interdire la performance de l’Étude Tableaux pour une personne qui ne possèderait pas une technique virtuose énorme.
Si l’artiste souhaite étudier ces pièces, comment peut-il éviter de blesser ses mains dès le début avant qu’il ne soit contraint de limiter ou d’arrêter sa carrière pianistique, avec des blessures graves telles que la dystonie focale, fracture du poignet ou des dommages à ses doigts?

Je vais essayer de répondre à votre question complexe, en trouvant un parallèle qui permette au lecteur d’avoir immédiatement la sensation de ce que nous pouvons ressentir, nous autres musiciens. Je pense à la marche en montagne que j’ai beaucoup pratiqué dans sa forme la plus simple. J’ai souvent croisé des alpinistes dans les refuges .J’ai toujours eu une forme d’admiration pour ces femmes et ces hommes harnachés avec leur baudriers, piolets, casques, cordes. Je ne connais pas ce langage du corps si particulier, cette technologie qui permet d’aller jusqu’au bout de soi même. J’ai compris que nous avions beaucoup de points communs avec ce sport de l’extrême, quand il est pratiqué à très haut niveau, Il demande une technique sans faille, un état d’esprit particulier, mais cette technique passe par l’école du silence, de l’écoute des cascades, de la nature de l’air si différent à toute heure du jour ou de la nuit. Nous, musiciens devons apprendre à marcher dans un milieu hostile musicalement, la nature du terrain oblige une compréhension qui demande un mental très spécifique, il faut apprendre à réguler son pas, sa respiration, l’effort doit être géré à chaque instant. Les différentes techniques employées demandent pour l’alpiniste une connaissance exhaustive de la roche, de la glace. Planter un piton exige une bonne écoute, La technique de la glace est particulièrement complexe et l’on ne se retrouve pas avec les mêmes problématiques quand on est à 8000 mètres. Chaque pas demande un effort que seul la préparation et le mental peuvent atténuer et surtout gérer.

Les Études tableaux que vous décrivez sont des courses en montagne, qui, certes ne dépassent pas la journée, mais elles développent des combinaisons incroyables, avec des protocoles que l’on doit respecter à la lettre pour éviter d’en payer un prix exorbitant. Certes, nous ne risquons pas notre vie, même si le corps du musicien de très haut niveau est ciselé dès le plus jeune âge, Il ne doit pas aborder ces études (puisque c’est là la nature de votre question) sans avoir eu une lecture sur table qui lui permette d’en comprendre la cartographie, tous les reliefs. Le skieur de compétition parcourt la piste à pied pour en percevoir toutes les sinuosités. J’ai toujours pensé que la gymnastique des doigts représentait une part infime, certes fondamentale ; mais si l’on dispose d’une paume large et que les doigts sont normaux en longueur vous ne risquez globalement rien si vous considérez que la préparation mentale, l’introspection sont essentielles. L’axe de progression se définit naturellement, ce sont toujours les mêmes problèmes spécifiques que l’on rencontre, ils sont perçus différemment en fonction de la connaissance, Plus un texte vous paraitra aisé, plus vous devrez ouvrir des portes. Je n’ai jamais joué une œuvre plus d’une fois par jour sans essayer d’aborder de nouveaux rivages, Je me suis certes attaché à certains passages techniques, mais la science du piano permet avec le temps de comprendre que votre propos n’est pas forcément en relation avec ce que vous devez assimiler et l’on doit s’adapter constamment. Les problèmes spécifiques qui emmènent à des détériorations physiques sont liés à une surestimation de nos propres capacités, la technique du piano est d’une telle complexité qu’il faut toujours l’aborder avec prudence. Je n’ai jamais eu de problèmes tendineux car j’ai suivi le protocole que je vous ai décrit. J’ai été victime d’une dystonie, ma main droite se retrouvant détruite du jour au lendemain alors qu’aucun élément extérieur ne pouvait laisser le deviner. J’étais dans l’incapacité d’exercer les fonctions pianistiques les plus simples, faire une gamme s’avérait impossible à réaliser. Cette maladie insidieuse est en fait liée à une immense fatigue intellectuelle. Votre corps refuse d’envisager les ordres que vous lui communiquez. J’ai toujours cette dystonie, mais je me suis reconstruit mentalement, je peux rejouer du piano .Celle ci est survenue après l’enregistrement des Iberia, et une série de concerts ou je présentais l’intégralité des pièces. J’ai voulu jouer l’intégrale proposée par Albéniz, dans l’ordre défini par le compositeur .en ajoutant à la fin des 12 pièces Navarra, J’ai pu assister lors d’un festival au concert du pianiste Guillermo Gonzalez, jouant l’intégralité des Iberia, celui ci, en fin tacticien fit deux entractes et joua les pièces dans un ordre différent. Grâce à mon expérience malheureuse, je m’aperçois que nous n’abordons pas toujours les textes, même les plus simples avec l’humilité nécessaire.